La semaine dernière, j’ai rempli mon code HTML d’encre. J’en rajoute une couche aujourd’hui. Mais on va lâcher l’épiderme slave et on va se concentrer sur les polymères montréalais.
*
Je ne pense pas a avoir à argumenter longtemps que l’application de peinture en aérosol sur du mobilier urbain constitue une forme d’art à part entière. Si chaque forme d’expression comporte ses avantages et ses limites, le problème particulier du «bombage» en est un de distribution. Parce que l’artiste n’est jamais propriétaire de son canevas (d’habitude, il appartient à une compagnie de train ou un propriétaire immobilier), il devient lui-même responsable de l’immortalisation et de la diffusion de son oeuvre. Les artistes graffiti sont probablement les seuls dont l’art fonctionne exclusivement sous licence non-rémunérée.
Ils ont donc trouvé des solutions. La photographie/vidéo de graff est devenue un genre à part entière, à ranger dans la même section que les captations «d’action» (skate, documentaire, enquête, etc.).
Ma branche préférée, c’est celle dédiée aux «trains vierges» (clean train). Comme le nom le laisse deviner, le focus y est porté sur les wagons des systèmes ferroviaires ou de métro qui sont gardés «propres» par un système de sécurité et de contrôle développé. Attaquer ces cibles oblige donc une dose de planification, de technique, d’audace et de risque, qui rapproche de manière jouissive vidéo d’art et film d’action.
L’Europe est le plus grand producteur du genre, pour des raisons évidentes. En Amérique du Nord, le train demeure une curiosité. On pourrait croire que Montréal, sans tramway et avec un système de métro entièrement sous-terrain, est immunisé au clean train. Le film In&Out est la preuve du contraire. Et n’en est que plus intéressant.
Le document recense les activités de quelques crews (principalement: PV’s) qui, entre 2007 et 2010, se sont spécialisés dans la re-décoration de trains. Les premières missions sont modestes: des lettrages moyens sur des wagons de l’AMT stationnés dehors, la nuit. Puis comme on observerait la progression d’un tueur de plus en plus à l’aise et à la recherche d’adrénaline, les opérations deviennent plus ambitieuses. Des entrées par effraction par les bouches d’égoûts et les systèmes de ventilation des garages; des pinces pour découper les clôtures, des échelles, des lumières; de 2 à 3 artistes, on passe à 5, 6, 10, Ils vont jusqu’à stopper avec le frein d’urgence un métro en plein jour, qu’ils remplissent en quelques minutes. Les passagers dans le wagon, d’abord mortifiés d’avoir peut-être affaire à une attaque terroriste, finissent par prendre des photos des graffiteurs, prenant part eux-même à l’immortalisation et la diffusion d’une oeuvre intrinsèquement éphémère.
Le danger de ces missions est réel, et on le transmet bien. Les «go, go, go» et le filtre nightvision évoque ce qu’Hollywood et CNN nous a appris sur le travail de l’armée en terrain ennemi. Si on ne le voit presque jamais, on devine l’Autre (le gardien, l’employé de la STM, le policier). Les nombreuses sirènes d’alarme, les courses-poursuites haletantes, les gros plans des cabines de contrôle de la STM, avec des tasses de café entamées, des photos de famille, des journaux, transporte parfaitement le spectacteur au milieu du délit, en plein coeur d’un voyeurisme interdit et jouissif. Les cagoules, les gants de plastique, la méticulosité des gestes combinés à la caméra nerveuse, sautillante, pixelisée donnent au tout une atmosphère de snuff movie.
Comme dans tout bon film d’espion, la fin est climatique. Ayant complètement apprivoisé la routine de la STM, un nombre impressionnant de bombeurs s’infiltrent dans un entrepôt. Pendant de longues minutes, la caméra se promène d’une équipe à l’autre. On a peine à comprendre où ça mène, mais la longueur de la séquence laisse penser qu’on a affaire à un moment spécial. Finalement, on revient au jour, dans une station presque déserte (il est probablement très tôt le matin). Le métro arrive: c’est pratiquement tous les wagons qui sont recouverts du plafond au plancher: des whole carts, le St-Graal. Du dubstep qui accompagnait la séance de peinture, on passe à une ode emprunté à la dernière conquête de la Coupe Stanley par les Canadiens en 1993.
On ne pourrait pas être plus dans le coeur de la ville.
































